Il y a 67 ans, Antoine de Saint-Exaspérant disparaissait dans des conditions qui forgèrent en grande partie la renommée d’un livre
manifestement écrit pour un public de débiles légers. Qui n’a pas lu ce conte soporifique où s’agrègent les maximes et les dictons, ce buffet froid source d’extases universelles face aux vérités
sortant de la bouche fraîche d’un poupon neurasthénique, cette fable molle et fade à la morale niaise visant à conserver en chacun d’entre nous l’odeur tournée d’un vieux lait maternel, à raviver
le mauvais goût de l’enfance, qui ne l’a pas lu, donc, n’a en somme rien raté.
La vie monastique nous enseigne de donner sans compter. Mais je ne peux, du fond de ma cellule, me retenir de soustraire, d’additionner et de constater qu’il ne reste plus que trois ans. Trois ans, non pas avant l’Apocalypse et le retour annoncé par les saintes écritures de notre Seigneur. Mais trois ans avant la nationalisation, l’ouverture du capital du Petit Prince au domaine public, la mise à disposition, pour le quidam, d’une manne dépourvue de l’impôt qu’il est nécessaire de verser, 70 ans durant, à une descendance prompte à sucer les dernières gouttes de sève d’un arbre momifié.
A mon âge vénérable – je suis le doyen de la maison –, je garde bonne mémoire et, regardant derrière moi, que vois-je ? En 2008, une adaptation
en bande dessinée, par Joann Sfar, avait l’élémentaire bon goût de respecter l’œuvre initiale ; en 2011, 52 épisodes animés librement inspirés— à la BO interprétée par Yannick
Noah...(yez-le !) — font sortir le Petit Prince du tombeau, comme on agite un squelette pour en faire tomber quelque pièce posée là par une mère superstitieuse et endeuillée, afin
que la petite âme passe les eaux du Styx ; au même moment, les premiers tomes d’une série qui en annonce 24 s’emparent du blondinet en redingote comme on kidnappe un enfant, afin de lui faire
subir mille mésaventures rentables ; un film est déjà en préparation pour une sortie prévue en 2016, et, à n'en pas douter, toute une panoplie de produits dérivés marqués du sceau princier
suivront le carrosse : jeux vidéos, pyjama, clés USB, sous-bock, mugs, housses de couette, figurines, autocollants, casquettes, brosses à dent, sac à dos, porte-clé, tapis de souris, magnet,
stylo, carnet intime, boules à neige, serviettes hygiéniques, renard vibrant et tant d'autres belles duplications de chinois répliquants.
Alors quoi. C’est ça, l’esprit de famille ? C’est donc ça, la conservation du patrimoine ? Viendrait-il à l’idée des derniers nobles désargentés de transformer le château familial en décor de films bondage ? De vendre les beaux meubles à des amateurs de décopatch et de scrapbooking ? De fondre les médailles de baptême des ancêtres et les vieux bijoux de famille pour en faire des petits lingots sonnants et trébuchants, bientôt transformés en grosses gourmettes et en bagues pour doigt de pied vendues au Manège à bijoux chez Leclerc ?
Faire proliférer une œuvre, la forcer, malgré elle, à pondre des petits monstrueux, à mettre bas entre ses flancs moribonds
une sous-race morbide d’adaptations jeune public, à expulser d’entre ses cuisses ulcéreuses une dégénérescence grouillante de produits dérivés, à n’engendrer qu’un sida protéiforme rampant de
format en format, une grande peste cathodique, un cancer de l’image en phase terminale dont les cellules anarchiques se multiplient, enflent, pullulent et entraînent dans leur folie la
dégénérescence de tout un univers : voilà le vrai crime contre la création.
Odieuse engeance ! Atroces descendants ! Rejetons sacrilèges ! Semence gaspillée ! Criminelles gamètes ! Chair pourrie d’une chair sacrée ! Sang caillé d’un sang béni ! Infâme progéniture ! Ayants droit : race maudite ! Nulle place pour les vampires dans le paradis des saints et des bienheureux. Leur enfer, le voilà : éternellement pour leur supplice, ils deviendront le mouton dans la boîte. La rose sous le bocal. L'éléphant dans le boa. A genoux, les bras en croix, il ne reste qu'à supplier : mea culpa, mea culpa !
Frère des Ours
Je profite d'un voyage de notre Très Révérend
Père pour en finir avec les renégats, les abjurateurs, les Judas dont les traîtres baisers ne trompent personne.
Dans son imposant ouvrage que certains qualifient « d’essai graphique » (retenons qu’un essai est par définition, une lecture
fastidieuse et assommante), Blutch fait la démonstration que la petite marchande de bulles n’a rien à envier au septième art, ce vieux monsieur bande-mou. La preuve : elle ne se cache plus
pour annoncer la préméditation de son crime. La jeune fille a grandi, la voilà prête à renvoyer à ce vieux sale de cinéma la monnaie de sa pièce. Blutch sort la brosse à reluire, mais frotte avec
une rage de forcené, la rage de s'être trompé d'époque, de pays, d'histoire, de métier. En piégeant d'immenses acteurs à ses côtés, dans son oeuvre, en les faisant jouer sa partition, son
scénario, son film de papier, Blutch en finit avec le cinéma comme on règle des comptes après des années d'aigreur et de ressentiments, comme le petit frère envieux et aigri du grand Robin de
Locksley, prince des voleurs. Ha Ha ! Tu as brillé ! Tu as pavané dans tes gloires ! Ton heure a sonné et c'est moi qui secoue la cloche !
Ha, que votre retour m'emplis de joie, Très Révérend Père ! En votre absence, figurez-vous que j'ai encore une fois subi maints quolibets et
nombreuses vexations de la part de Frère Jacques et de Sœur Sourire qui, je vous l'assure, s'étaient mis en tête de prendre le pouvoir !
Le Très Révérend Père aurait tout
aussi bien pu me donner un châtiment corporel — à n’en pas douter, sœur Sourire y aura droit — plutôt que ce calvaire, cette onzième plaie d’Egypte, cet implaidable dossier de cour d’assises, que
dis-je, ce procès en sorcellerie qu’est le cas